« Il est près de 5 heures, ce matin du 6 décembre 2017, quand je reçois un premier SMS de Jean-Jacques Bourdin, journaliste à RMC, qui m’annonce la mort de Johnny Hallyday. Un bloc de béton me tombe sur la tête. Je pense tout de suite à Laeticia, aux enfants.

Assis sur le bord de mon lit, abasourdi, je relis le message. L’émotion m’étreint, les larmes coulent sur mon visage. Je ne veux pas y croire. Et pourtant, je savais, je m’attendais à cette affreuse nouvelle. Mais pas maintenant, pas aujourd’hui. Peut-être jamais. J’espérais.

Les échanges de messages que j’avais depuis une semaine avec Sébastien Farran, le manager de Johnny, n’étaient pas optimistes. Mais j’avais confiance. Connaissant le bonhomme, je savais qu’il se battait comme un fou. Je me refusais à croire que tout irait si vite.

Ma tête tourne. Les souvenirs me donnent le vertige. Plus de cinquante ans d’une amitié sincère et véritable, une complicité de vieux briscards du rock ’n’ roll. Du Golf Drouot à Pacific Palisades, en Californie.

L’avalanche de SMS, de messages et d’e-mails qui déferlent sur mon téléphone m’ensevelissent dans le chagrin. Non, je ne répondrai pas aux radios, aux télés, aux journalistes. Je décline toutes les invitations des médias.

Mon café est dégueulasse. Amer, j’allume la radio : une chanson de Johnny. Je fonds en larmes.

Alors, c’est vrai, le Grand est parti… Il est mort. Face à la maladie, il s’est battu. Puis l’homme qui n’avait vécu que pour la scène et son public, le chanteur exceptionnel qui mit le feu pendant près de soixante ans à toutes les scènes de France et de l’étranger, a quitté la scène.

« Mais j’avais confiance. Connaissant le bonhomme, je savais qu’il se battait comme un fou. Je me refusais à croire que tout irait si vite. »

Comment me résoudre à l’idée de ne plus jamais entendre sa voix au téléphone ? Ses appels commençaient toujours par : « Salut, c’est Johnny… Hallyday. » Avec lui, j’ai vécu des moments magnifiques, professionnels et privés. Des moments privilégiés, comme peu de gens ont eu la chance d’en vivre. Souvenirs, souvenirs…

Et puis, je repense à mon dernier dîner avec Johnny. Laissez-moi vous raconter cette dernière soirée…

(…)

aznavour

Johnny Hallyday et Charles Aznavour en 1962. Coll. Sam Bernett

Amalfi Drive. La petite rue est tranquille, bordée de somptueuses villas. Celle des Hallyday ressemble plus à une maison des Hamptons, le lieu de villégiature des New-Yorkais sur Long Island, qu’aux classiques villas hollywoodiennes.

À peine sorti de mon auto, Joy et Jade me sautent au cou en poussant des cris de joie. Quel accueil ! Debout sur le pas de la porte, en haut du grand perron, Johnny, jeans et T-shirt noirs, souriant, en pleine forme, me tend les bras. Tandis qu’il m’embrasse, les deux fillettes dansent une gigue autour de nous.

Nous nous installons dans la cuisine, l’endroit préféré de Johnny, où qu’il se trouve. À Paris comme à Saint-Barth ou ici, à Los Angeles. La pièce est immense. Élyette, la mamie de Laeticia, qu’on appelle aussi « Mamie rock », m’embrasse et pose sur la table une excellente bouteille de vin blanc français.

Je m’étonne de ne pas voir Laeticia. Elle est à Paris pour quelques jours, me renseigne Mamie rock, qui quitte gentiment la cuisine pour nous laisser « entre hommes », comme elle dit. Joy et Jade ont disparu dans leur chambre.

Johnny et moi buvons tranquillement, assis l’un en face de l’autre. Il fume. J’allume un cigare. Nous bavardons en vieux copains. Longtemps. Nous en venons rapidement à évoquer nos souvenirs de fêtes et de tournées, sur la route. Le pénitencier de Bochuz, près de Genève, où Johnny avait donné un concert d’anthologie pour les taulards. Le concert qu’il avait offert en 1981 sur le parking de Vélizy 2 aux fans de RFM, station dont j’étais l’un des fondateurs : il n’a jamais accepté d’être payé, c’était cadeau. Johnny savait que nous manquions d’argent. Le bénéfice de ce concert nous avait permis de « tenir » quelques mois.

Johnny le généreux, Johnny l’ami. Nous ne nous étions pas revus depuis six mois, depuis « son » Bercy du mois de novembre. J’aime me retrouver avec lui, comme ça, loin des foules et des parasites.

Puis Johnny se lève et décide de faire un selfie. Il sort son téléphone portable, se colle près de moi et nous mitraille avec son smartphone. Les photos ne sont pas formidables. Prises de trop près, elles sont même assez moches. En les regardant, nous sommes pris d’un fou rire.

21

Soudain, il sursaute. J’ai réservé pour 20 h 30, et il est déjà 21 heures. Ces deux heures ont filé aussi vite que la bouteille de blanc.

(…)

« Tu sais, j’ai fait des examens récemment. J’ai une sale tache au poumon… »

Au moment de payer l’addition, le patron pose une bouteille de grappa sur la table. Impossible de refuser, les verres sont déjà remplis par l’aubergiste, qui propose de nous prendre en photo. Clic-clac, c’est dans la boîte ! Nouveau fou rire en regardant l’instantané. Deux larrons en foire.

— Allez, on rentre, on va boire un dernier verre à la maison !

J’accepte de bon cœur de terminer cette soirée en beauté. Assis dans sa cuisine, Johnny sort une bouteille de vodka du réfrigérateur géant.

— Tu sais, on a passé une soirée formidable, me dit-il en approchant son verre du mien. Santé, mon Sam.

— Santé, Jojo…

— En parlant de santé, tu sais, j’ai fait des examens récemment. J’ai une sale tache au poumon…

(…)

18 novembre. En cet après-midi d’un automne froid et sombre, l’ambulance qui ramène Johnny à La Savannah roule lentement sur le chemin du parc privé de Marnes-la-Coquette, qui monte jusqu’à la résidence des Hallyday.

Johnny a pris la décision de rentrer chez lui. Aussitôt, Laeticia a organisé l’installation d’une pièce entièrement médicalisée. Un mini-hôpital, avec tout l’appareillage respiratoire nécessaire. Un docteur et deux infirmières sont présents à demeure, jour et nuit. Selon ses vœux, Johnny est chez lui. Entre perfusions et hydratation maximale, il se repose.

Entre-temps, les médecins annoncent à Laeticia qu’il est préférable d’arrêter les traitements lourds. L’épouse vaillante et courageuse fait tout ce qui est en son pouvoir pour prendre en charge l’amour de sa vie. Elle est blindée, Laeticia. En 2009, elle a déjà vécu les pires moments au Cedars-Sinai, lorsque Johnny a été placé en coma artificiel. Quand tout le monde le voyait déjà mort. L’épouse, la confidente et l’amie ne lâche rien. Elle plie mais ne rompt pas. »

« Johnny forever », Sam Bernett. Ed. L’Archipel.

« Johnny forever », ce sont les sept vies du chanteur racontées par celui qui resta toujours à ses côtés. Ce sont les nuits au Rock’n’Roll Circus, au Bus Palladium, au Martine’s avec Polnareff, Gainsbourg, Bob Dylan, ce sont les femmes qui ont partagé la vie du chanteur, la vie d’idole, de rocker, d’acteur, de sportif, bref la vie de celui qu’on appelait Le Patron.

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